L’accessibilité agile

  • Profil : Expert
  • Thème : Accessibilité
  • Auteur : Elie Sloïm
  • Mise à jour : 23/08/2010

En bref

L’audit approfondi est une étape fréquente dans la démarche d’amélioration de l’accessibilité d’un site. Une telle démarche débute fréquemment par la recherche d’un état des lieux. Hélas, la production d’un rapport d’audit approfondi de l’accessibilité prend du temps et coûte de l’argent. Dans certains cas, cette approche se justifie parfaitement, mais dans d’autres que nous aborderons dans cet article, ce n’est pas toujours la meilleure solution. Il est peut-être temps d’inventer de nouvelles méthodes pour améliorer l’accessibilité des sites Internet. C’est ce que nous appellerons l’accessibilité agile.


Un scénario fréquent

Pour commencer, nous allons nous mettre dans le bain avec une conversation pas tout à fait imaginaire :

L’audit est alors effectué par le consultant sur un échantillon de pages du site, et donne lieu à la livraison d’un rapport d’audit qui fournira un état des lieux complet de l’accessibilité d’un site à une date donnée.

Ce type d’approche est très intéressant dans de nombreux cas :

Mais il existe également des cas où ce type d’audit, qui consiste à analyser un échantillon de pages sur un ensemble complet de critères puis à produire un livrable plus ou moins lourd peut s’avérer contre-productif. C’est alors une arme à double tranchant.

Quand le scénario dérape

Imaginons un scénario sensiblement différent : le début est identique. Un audit approfondi est décidé. A la livraison des rapports d’audit, il s’avère que la quantité de travail est considérable. Le niveau d’accessibilité du site est catastrophique, certaines bases en la matière ne sont pas respectées.

L’ensemble des remarques et préconisations signalées dans le rapport d’audit devront alors être prises en compte par les équipes qui produisent le site. Mais comment en être absolument certain ? La réponse est simple : il est nécessaire de faire un deuxième audit, qui va cette fois-ci véritablement servir à attester de la conformité du site.

Cet audit de vérification n’a guère de raisons d’être moins lourd : certes, l’expert connait déjà le site, et peut se concentrer sur les défauts repérés lors du premier audit, mais la charge reste sensiblement la même. Il est rare que le premier audit ait suffi à régler tous les défauts d’accessibilité. Il arrive même que le second audit en détecte de nouveaux, créés lors de corrections maladroites ou simplement entre-temps avec l’évolution des contenus ou de l’interface.

Cette solution en plusieurs audits approfondis peut décourager les développeurs et décideurs les plus motivés. Le plus souvent, à la fin de ces deux ou trois audits, l’accessibilité est considérée comme un sujet qui coûte cher, et qui nécessite un expert de très haut niveau, pour un retour sur investissement difficile à mettre en évidence.

Dans le même ordre d’idée, les cycles d’audits de labellisation sont censés conduire à l’obtention d’une récompense durement méritée, mais le nombre d’échecs est tout de même élevé. Et en cas d’échec, c’est autant d’équipes qui risquent de rejeter l’accessibilité en bloc, comme un sujet contreproductif et excessivement formel.

Le scénario que je viens de décrire est encore trop fréquent : il se répète même si souvent qu’il est temps d’en tirer quelques enseignements.

Une obligation de résultats

La démarche accessibilité numérique est fondamentale : elle favorise l’insertion des personnes handicapées mais aussi de nombreux autres publics ; elle contribue à l’industrialisation de la production de sites ; elle représente enfin un enjeu social et managérial important. Mais plusieurs écueils nous menacent aujourd’hui :

Les acteurs risquent de tomber dans divers pièges :

Ce risque est inacceptable, tout simplement parce que les enjeux sont essentiels : nous n’avons pas le droit de nous laisser piéger et en tant qu’experts du secteur, nous devons à tout prix éviter d’envoyer nos clients dans ces pièges. C’est pourquoi nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour que la production de services en ligne accessibles devienne une démarche légère, ouverte et tolérante.

L’essentiel du travail d’amélioration de l’accessibilité doit se faire en amont de l’audit approfondi. Puis, pendant la phase d’amélioration de l’accessibilité, le coût de la démarche doit être optimisé. Enfin, la démarche doit également être progressive et souple. Tout cela est possible, mais il va falloir que nous changions sérieusement nos habitudes : il est temps de parler d’accessibilité agile.

Ce serait quoi, l’accessibilité agile ?

  1. Un processus et des critères identifiés : rien ne sert d’effectuer une évaluation complète d’un design ou de gabarits XHTML/CSS sur tous les critères d’un référentiel. À chaque étape du processus, et dès le début du processus, seuls les critères pertinents doivent être pris en compte.
  2. Des recettes rapides sous forme de micro-séances d’expertise : l’examen rapide d’un site par un expert accessibilité lui permet d’obtenir des indications clés, qui permettent à leur tour d’agir très vite. Le travail direct avec un expert en conférence (partage d’écran, si possible), au téléphone ou en contact direct permet de comprendre facilement les manipulations fondamentales que fait l’expert et surtout de pouvoir les reproduire au moins partiellement en cours de développement. Il n’est pas non plus utile de définir des échantillons de 50 pages à recetter lorsque l’examen de 5 pages permettrait de détecter 80 ou 90% des problèmes fondamentaux ;
  3. Des priorisations : tous les critères d’accessibilité n’ont pas la même importance, la même gravité, la même facilité de vérification ou de résolution. Un expert peut très facilement vous indiquer les points faciles à résoudre et ceux qui seront plus complexes à traiter. Les échanges peuvent également permettre d’identifier plus facilement les difficultés liées au contexte (le système de gestion de contenus, les budgets, les attentes) ;
  4. Des améliorations programmées : l’accessibilité d’un site peut être assimilée à une construction nécessitant la mise en place de fondations, de murs, d’équipements et de décorations. L’expert peut vous aider à évaluer le temps et les moyens nécessaires à chacun de ces chantiers ;
  5. Des itérations rapides : la répétition de cycles de recette rapide, de planification et d’amélioration permet de vérifier ce qui a été amélioré et ce qui doit l’être en vue de la prochaine amélioration ;
  6. Moins de formalisme, plus d’efficacité : les livrables formels sont importants dans certaines conditions, ils viennent garantir que certains points sont traités ou non traités. Mais le plus souvent, seule la partie recette est vraiment fondamentale, et celle-ci doit être rapide ;
  7. Un audit complet en fin de chaîne, constat de succès : l’audit accessibilité devrait idéalement être un constat de succès et non un constat d’échec. Il peut conduire à la production d’une attestation de conformité ou à l’obtention d’un label.

Les pré-requis

L’attitude

Du côté des clients comme des experts, il s’agit tout d’abord d’accepter que l’accessibilité n’est pas un état stable, statique, mais une démarche dynamique, un chemin sur lequel il faut avancer.

Les idées

Connaître la philosophie : vous pouvez maîtriser des technologies sur le bout des doigts et être démuni lorsqu’il s’agit de les déployer. Rappelez-vous en toutes occasions qu’une technologie est un outil au service d’une idée, d’un usage, d’un message. Derrière les règles ergonomiques, il y a une philosophie de l’accès aux contenus numériques. Les avis diffèrent souvent, mais vous ne pouvez pas vous permettre de ne pas en avoir. Si vous ne prenez pas position sur le fond, vous ne serez jamais en mesure de faire les bons arbitrages.

L’expertise

C’est de très loin la denrée la plus précieuse sur le marché de l’accessibilité. Un expert accessibilité possède des qualités rares :

Qu’attendre de cette approche ?

Précisons que l’ensemble de cet article s’applique parfaitement si vous souhaitez déployer un référentiel qualité, référencement, ou performance.

Bien souvent, le rapport d’audit approfondi est un parapluie qu’on ouvrira en cas de besoin pour montrer que des choses ont été faites de façon très formelle. Mais dans les démarches qualité, à chaque fois que la formalisation prend le pas sur l’efficacité, l’échec n’est pas loin. Pire, la formalisation excessive est une surqualité. En quelque sorte, c’est privilégier l’assurance qualité au détriment de la qualité. Or, un excès d’assurance qualité est une non-qualité et représente à ce titre un coût de non-qualité.

Pour ceux qui sont prêts à accepter la souplesse d’une démarche moins formelle, et lorsque le contexte le permet, nous avons là une voie très prometteuse. Elle permet de produire des sites accessibles plus rapidement. Elle améliore l’appropriation du sujet par les équipes projets. Finalement elle permet d’intégrer l’accessibilité comme un élément normal et moins contraignant du projet Web.

Idéalement, l’accessibilité agile pourrait même contribuer au transfert de compétences des experts vers les équipes projets, au point de limiter progressivement l’appel aux experts à la résolution des questions vraiment épineuses, l’aide aux arbitrages complexes, ou la réalisation d’audits approfondis et exhaustifs de conformité ou de labellisation : la boucle est bouclée.

L’article que vous venez de lire a pour objectif de poser les fondements de l’accessibilité agile. La réalité du monde de l’accessibilité est souvent plus nuancée, et plusieurs experts du secteur qui l’ont lu et commenté souhaitent d’ores et déjà apporter des éclairages et des approfondissements opérationnels. Cet article est donc la première brique d’un dossier complet. Stéphane Deschamps, qui avait déjà abordé la question il y a environ deux ans dans un article non publié, proposera très bientôt un article sur la façon de déployer la démarche.


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